Trump et la défense européenne

La réélection de Donald Trump est-elle un péril ou une chance pour la défense européenne ?

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© European Union 2014 - European Parliament

La réélection de Donald Trump est-elle un péril ou une chance pour la défense européenne ?

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Le 20 janvier, Donald Trump sera investi à la présidence des États-Unis. Comme chaque changement de pouvoir dans la première puissance mondiale, cela aura des répercussions, mais cette réélection revêt une signification particulière pour l’Europe, qui dépend largement des États-Unis pour sa sécurité.

Lors d’un meeting le 10 février 2024, Trump a répondu à un dirigeant européen inquiet : « Si vous ne payez pas et que la Russie vous attaque, je ne vous protégerai pas. En fait, je les encouragerai. Vous devez payer vos factures ».

Cette sortie provocatrice, dont Trump a l’habitude, révèle une constante des relations transatlantiques : des tensions récurrentes sur le partage des charges au sein de l’OTAN.

L’Europe face à ses faiblesses

La guerre en Ukraine a révélé les failles de la défense européenne. Selon Nicolas Gros-Verheyde, journaliste spécialisé dans les questions européennes et de défense, l’Europe serait capable de soutenir financièrement l’Ukraine en cas de désengagement américain. Il faut dire qu’elle fournit déjà un financement comparable à celui des États-Unis. Toutefois, la capacité industrielle du continent peine à suivre : « Doubler ou tripler la production militaire en Europe sans l’appui américain est pratiquement impossible à court terme », explique Nicolas Gros-Verheyde.

Alain De Neve, chercheur au Centre d’études de sécurité et défense de l’Institut royal supérieur de la Défense (IRSD), rappelle que les critiques de Trump sur les dépenses européennes en matière de défense ne sont pas nouvelles : « Depuis des décennies, les États-Unis reprochent aux Européens de ne pas investir suffisamment dans leur propre défense. Trump n’a fait que rendre ce discours plus brutal ». Pourtant, dans un contexte de tensions avec la Russie, de conflits au Moyen-Orient et de montée en puissance de la Chine, cette réélection pourrait paradoxalement devenir une opportunité pour renforcer l’autonomie stratégique européenne.

La défense commune européenne : une ambition ancienne

L’idée d’une défense européenne unifiée est loin d’être nouvelle. Dès 1950, la Communauté européenne de défense (CED) visait à établir une armée commune pour les pays du Vieux Continent. Mais ce projet échoue en 1954, notamment en raison de divergences françaises. Entretemps, dans un contexte de tensions avec le bloc de l’Est, l’OTAN émerge sous l’égide des États-Unis et devient le pilier de la sécurité européenne tout au long de la guerre froide.

Cependant, la PSDC n’est pas une véritable armée européenne. La défense reste une compétence strictement nationale et cette politique ne fait que coordonner les capacités des États membres. En conséquence, ses missions ne comprennent pas de déploiement de grandes envergures mais se limitent souvent à des interventions humanitaires, des opérations de maintien de la paix ou des formations de troupes.

Aujourd’hui, l’Europe reste divisée sur la manière de renforcer sa défense. Les pays baltes, la Pologne et la Finlande, directement menacés par la Russie, augmentent significativement leurs capacités militaires et leurd dépenses. À l’inverse, des pays comme la Belgique peinent à atteindre l’objectif de 2 % du PIB fixé par l’OTAN.

Un changement notable est toutefois à signaler : la création en 2024 d’un poste de commissaire européen à la défense et à l’espace, une idée remontant à la Communauté européenne de défense des années 1950.

Les 2% du PIB : un symbole, mais sans fondement

Trump a régulièrement utilisé les fameux 2% du PIB comme une arme rhétorique pour critiquer les alliés européens. Pourtant, comme le rappelle Alain De Neve, « cette norme n’a aucune base juridique dans le traité de l’Atlantique Nord. Elle a été fixée de manière arbitraire, au doigt mouillé, pour symboliser un engagement minimal ».

En réalité, même l’article 5 du traité de Washington, qui prévoit une assistance mutuelle en cas d’agression, ne contraint pas les États-Unis ou d’autres membres à une réponse militaire. « L’article stipule une action jugée nécessaire, ce qui pourrait très bien se limiter à une aide économique » précise le chercheur. Ainsi, les menaces de Trump de ne pas défendre les pays européens en cas d’attaque, si ces derniers ne respectent pas les 2%, relèvent davantage de la provocation que d’une réalité pratique.

Toutefois, « ce n’est pas dans l’intérêt de Trump de laisser la Russie s’implanter en Europe. Les États-Unis ne laisseront pas le Kremlin gagner en influence pour des raisons stratégiques et économiques », nuance Alain De Neve.

Une réélection symbole d’opportunité

Pour Mathieu Michel, député MR et membre de la Commission défense nationale à la Chambre, la réélection de Trump est un signal clair : « Il faut renforcer notre autonomie stratégique ». Selon lui, cela passe par deux axes : investir dans une industrie européenne de défense et développer l’interopérabilité entre les armées européennes.

Philippe Courard, député PS et membre de cette même commission, abonde dans ce sens, bien qu’il admette ne pas avoir toujours tenu le même discours : « J’étais de ceux qui privilégiaient les dépenses sociales aux budgets de défense, mais la guerre en Ukraine a bouleversé les priorités ». Le socialiste insiste néanmoins sur l’importance d’utiliser ces fonds de manière rationnelle : « Les 2%, c’est une norme vide de sens si les fonds ne sont pas utilisés efficacement ». Il va même plus loin en estimant que ce pourcentage pourrait devoir être revu à la hausse : « D’après les experts de l’OTAN, les 2% sont insuffisants. On parle de deux et demi, voire 3% ».

Pour autant, pas question de se couper des États-Unis. Mathieu Michel estime qu’il est crucial d’acheter à la fois européen et américain, défendant l’idée d’une défense européenne forte au sein de l’OTAN. De son côté, Philippe Courard se positionne également contre une forme d’isolationnisme et l’arrêt total d’achat de matériel américain, tout en insistant fortement sur le développement d’une industrie européenne de la défense : « À un moment donné, il faut envoyer un signal aux Américains, il faut se protéger ».

En bref, les deux hommes s’accordent sur le fait que l’Europe doit s’organiser collectivement pour maximiser ses ressources. Philippe Courard propose une spécialisation des pays européens dans des domaines spécifiques, tandis que Mathieu Michel insiste sur l’importance de soutenir l’industrie locale pour réduire la dépendance vis-à-vis des États-Unis.

« Ces dernières années, les États-Unis ont été une espèce de couverture de protection sur les pays occidentaux et ça nous a mis dans un certain confort où l’on devait faire moins d’efforts pour notre autonomie stratégique », reconnaît Mathieu Michel.

Une industrie fragmentée et dépendante

En ce qui concerne l’industrie européenne de défense, bien que techniquement capable de produire des équipements compétitifs, elle reste freinée par des divisions internes et une dépendance persistante aux standards américains.

De Neve souligne que « l’OTAN est une excellente vitrine pour les États-Unis, permettant d’imposer leurs normes et de vendre leur matériel militaire. Les récents achats d’avions F-35 par l’Allemagne en sont la preuve ». En effet, même lorsqu’ils investissent dans leur défense, de nombreux pays européens optent pour du matériel américain pour garantir une compatibilité avec les standards de l’OTAN.

Cependant, des initiatives émergent. Le Fonds européen de défense, lancé par la Commission européenne, finance des projets collaboratifs pour développer des technologies européennes. Mais ces efforts restent limités face à une industrie fragmentée. L’exemple des hélicoptères NH-90, produits par plusieurs pays européens, illustre cette dispersion : chaque modèle diffère selon les spécifications nationales, ce qui entraîne des surcoûts et des retards.

 « L’A400M (avion de transport militaire), ça a été des câbles fabriqués en Espagne, des carlingues en France, les hélices étaient fabriquées ailleurs. Tout était vraiment décomposé. C’était des luttes entre les États pour préserver des bassins d’emploi, des compétences industrielles qu’on ne voulait pas laisser les autres occuper », regrette Alain De Neve.

Quid d’une armée européenne ?

Face à ces défis, certains politiciens évoquent régulièrement l’idée d’une véritable armée européenne, comme Emmanuel Macron. Cette position est aussi présente chez nous, comme le préconise Mathieu Michel, pour qui cela représente une étape essentielle pour l’UE afin de garantir son autonomie, même s’il admet qu’un petit pays comme la Belgique est plus susceptible d’y souscrire : « On a conscience que la Belgique seule n’a pas une influence démesurée dans l’échiquier mondial ». Philippe Courard fait le même souhait même s’il est conscient qu’une véritable armée européenne n’est pas pour demain, tant les obstacles sont nombreux. 

« L’idée d’une armée européenne est une chimère » tranche Alain De Neve. Selon lui, les divergences stratégiques entre États membres, combinées à des intérêts nationaux profondément ancrés, rendent ce projet irréalisable, même à long terme. L’expert met en avant le manque de culture stratégique commune : « La culture stratégique polonaise est différente de la culture stratégique allemande, française ou britannique ». Il ajoute : « L’Américain ne va pas se sentir viscéralement concerné par son devenir en voyant la Pologne se faire attaquer par la Russie. De la même façon que les Européens ne seront pas très concernés par les États-Unis en conflit avec la Chine ». Au mieux, seule l’interopérabilité, c’est-à-dire la capacité de plusieurs organismes de défense nationaux de travailler ensemble, peut-être et devrait être améliorée pour l’expert.

Une relation transatlantique à redéfinir

Pour De Neve, la réélection de Trump ne doit pas être vue uniquement comme une menace : « Trump ne pourra pas tout faire. Les Européens doivent adopter une approche pragmatique, en s’inscrivant dans une logique de donnant-donnant ».

En somme, la réélection de Trump se présente comme un défi mais aussi une opportunité pour l’UE, la poussant à renforcer son autonomie stratégique et à réorganiser son industrie de défense. Mais cette transformation nécessitera une vision commune, un engagement politique fort et des investissements à long terme. Ce qui est certain, c’est que l’Union européenne se rend bien compte de sa dépendance à l’OTAN et a pour volonté de la réduire.

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