Les remous et mécanismes post-électoraux font couler de l’encre en Belgique
Arnaud Jaegers
Au lendemain des élections communales, les premières coalitions voient le jour, au prix de quelques trahisons. De Tournai à Rochefort en passant par Wavre, tous les coups sont permis en Belgique francophone, faute de règles. En Flandre, un nouveau système a été instauré donnant la main au parti arrivé en premier, ce qui limite les trahisons spectaculaires.
“Vous ne sortirez pas de là (l’hôtel de ville) vivants.” Sur la place de la ville à Rochefort, lundi 14 octobre, lendemain d’élections communales, des manifestants font entendre leur mécontentement. La cause de leur colère ? La liste citoyenne @venir citoyen, menée par l’ancienne bourgmestre Corine Mullens (MR), arrivée en première position, s’est vu reléguée dans l’opposition par les listes arrivant deuxième et troisième, respectivement MR-IC et Pour. Julien Defaux (MR-IC), bourgmestre sortant explique son choix : “On avait une volonté de ne pas travailler avec Mme Mullens car on savait que ça ne se passerait pas bien. On avait une envie de retrouver un collège serein et cohérent, où tout le monde se dit bonjour et où il n’y a pas de mépris.”
Démocratie proportionnelle
N’est-ce pas anti-démocratique de ne pas laisser la main au parti ayant obtenu le plus de votes ?. “En Belgique, avec la démocratie proportionnelle, la question n’est pas d’avoir le plus de voix mais plutôt d’avoir une majorité qui représente une majorité de la population”, explique Thomas Legein, chercheur postdoctoral au sein du groupe de recherche DFUTUR de la VUB. “En ce sens les alliances après les résultats n’ont rien d’anti-démocratique, ce sont les règles du jeu.” Le bourgmestre de Rochefort ne le contredira pas. “On est sous un mécanisme d’une majorité représentative en Belgique, on représente 56% des votes avec les 2 groupes”, affirme Julien Defaux. “Ce n’est pas un choix facile à porter. Je ne suis pas insensible à l’aspect moral du choix, même si la démocratie et la loi nous l’autorisent”.
Voir le cinéma qui se passe suite aux résultats électoraux, ça n’améliore pas la confiance des citoyens envers les partis politiques et les institutions démocratiques.
Thomas Legein, chercheur spécialisé dans la politique belge.
Autre exemple marquant, celui de Benoît Thoreau et des Engagés, qui, à Wavre, ont gagné leur pari. Dans le chef-lieu des libéraux et fief de la famille Michel, son parti a formé une coalition avec le PS et Écolo, reléguant dans l’opposition le MR, qui avait pourtant remporté le plus grand nombre de voix. Pour M. Thoreau, les citoyens ont exprimé leur envie de changement. “La pression populaire était énorme. Si on s’était remis avec le MR, on n’aurait pas pu exprimer le changement souhaité par les citoyens.” Benoît Thoreau, pourtant 3e sur la liste des Engagés, est le candidat qui a remporté le plus de voix de préférence de son parti et remporte, donc, le titre de bourgmestre.
Droit d’initiative
De son côté, la Région flamande a décidé de modifier son système en instaurant un droit d’initiative, sur une durée de deux semaines, pour la liste ayant reçu le plus de voix. Le système est donc plus encadré qu’en Wallonie et à Bruxelles, où toutes les listes sont libres de négocier avec qui elles le souhaitent. Ce sont précisément ces mécanismes qui causent les remous de ces derniers jours suivant les résultats des élections communales ce 13 octobre. “Il y a moins d’histoires de trahisons en Flandre. L’idéal démocratique est respecté car la liste avec le plus de voix à l’initiative pour former sa majorité, ce qui empêche d’autres listes de faire des alliances dans son dos”, analyse Thomas Legein.
Direction le Hainaut et la ville de Tournai où, là aussi, les élections ont provoqué la stupeur: Paul-Olivier Delannois (PS), l’ancien bourgmestre arrivé en tête, a été évincé. “La nature humaine m’apprend tous les jours. Je pensais avoir tout vu, mais certains balaient leurs propres valeurs”, lâche-t-il. Lui et son parti avaient reçu le plus de voix, obtenant 15 sièges sur les 39 possibles. Le MR, Les Engagés et Écolo ont formé une coalition de 22 sièges.
Vers plus d’absentéisme ?
Autre cas de figure: à Ixelles, l’ex-bourgmestre, Christos Doulkeridis (Écolo) a été exclu de la majorité alors que sa liste avait elle aussi remporté le plus grand nombre de voix. Cette fois, le MR, le PS et Les Engagés se sont entendus pour former une coalition. Doulkeridis a, dans la foulée, arrêté sa carrière politique. “Ces petits jeux politiques sont difficilement compréhensibles pour les citoyens.” explique-t-il à l’antenne de la RTBF.
Tous ces remous ne risquent-ils pas d’accentuer encore la désillusion à l’égard du politique ? “Voir le cinéma qui se passe suite aux résultats électoraux, ça ne va pas améliorer la confiance des citoyens envers les partis politiques et les institutions démocratiques”, estime Thomas Legein. Généraliser le régime adopté en Flandre pourrait contribuer à combler ce manque de confiance. “C’est une règle du jeu facile à accepter, de se dire que les gagnants peuvent négocier en premier. Est-ce qu’il faudrait la mettre en place en Wallonie et à Bruxelles ? Ça c’est une question politique”, conclut le chercheur.