Coréetranger : l'intégration des Nord-Coréens en Corée du Sud

Talbuksha, talbukmin, saetomin, réfugié, ou encore transfuge.  Autant de termes pour désigner ces individus si différents les uns des autres. Pour les Nord-Coréens aujourd’hui au Sud, la question de l’identité est complexe. Les avis divergent. 

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Photo : Théa Jacquet CC BY NC SA

Talbuksha, talbukmin, saetomin, réfugié, ou encore transfuge.  Autant de termes pour désigner ces individus si différents les uns des autres. Pour les Nord-Coréens aujourd’hui au Sud, la question de l’identité est complexe. Les avis divergent. 

Photo : Théa Jacquet CC BY NC SA

Lorsqu’un Sud-Coréen parle d’un habitant du Nord ayant fui vers le Sud, il a le choix entre différents termes. Il peut décider d’en faire référence en tant que talbukcha, soit quelqu’un qui a fui le Nord. Il peut utiliser sa version moins péjorative, talbukmin, soit peuple qui a fui le Nord. Cha signifiant un type ou un gars, les Nord-Coréens se sentent davantage considérés grâce à la terminaison min, qui signifie peuple. Depuis peu, le terme saetomin se popularise. Contrairement aux autres, celui-ci ne fait en rien référence à l’origine vu qu’il signifie nouvel arrivant. L’appellation de ‘réfugié’ est beaucoup utilisée dans les pays occidentaux pour parler de la problématique, et ce par facilité de traduction et de compréhension. Cependant, « légalement et officiellement, les Nord-Coréens au Sud ne sont pas des réfugiés, car la Constitution sud-coréenne ne mentionne pas deux pays différents, mais une seule et unique péninsule coréenne avec différentes régions en son sein », explique Kwon Soyoung, politologue. « Ce terme ne leur correspond pas, car une fois qu’ils sont acceptés dans le système, ils obtiennent la citoyenneté sud-coréenne, même si leur statut social et leur traitement peuvent être différents », ajoute Park June, autre politologue. 

Ces différentes appellations ont une influence sur les fuyards, qui essayent de se situer par rapport à celles-ci afin de définir leur identité. Selon Kim Philo, sociologue à l’Institut des études sur la Paix et la Réunification à la Seoul National University, « même si on ne peut jamais vraiment abandonner son identité – un Sud-Coréen qui déménage aux États-Unis sera toujours sud-coréen –, les personnes qui ont réussi à s’intégrer, et ce essentiellement grâce à leur réussite économique, sont davantage enclines à se considérer comme des Sud-Coréens. Ce cas représente environ 60% des Nord-Coréens au Sud, 25% gardent leur identité du Nord, et très peu ne parviennent pas à choisir entre l’un ou l’autre. » 

Ce n’est pas qu’une question de choix. Certains refusent de définir leur identité sur base de leur fuite. Ils ne sont ni du Nord – régime qui les considère comme des rebels –, ni du Sud – pays qui les perçoit comme des citoyens particuliers –, ni même réfugiés. Park Sokeel, directeur de recherche et stratégie chez Liberty In North Korea, organisation venant en aide aux Nord-Coréens depuis leur fuite jusqu’à leur intégration, pense également dans ce sens. « Les mots utilisés sont problématiques. On les utilise pour labéliser ces personnes. Or, on devrait considérer leur fuite comme une expérience de leur vie plutôt que de l’associer à leur identité. On les résume à des réfugiés ou à des fugitifs plutôt que de les voir en tant que personne avec du potentiel, un talent… » 

D’autres, comme Hyon In-ae, arrivée au Sud en 2004, estiment que l’existence de plusieurs termes pour les désigner – certains moins discriminants que d’autres –, n’a aucun sens. « En Corée du Sud, on utilise déjà l’origine pour faire référence à quelqu’un. Par exemple, on appellera une personne originaire de la province de Gangwon-do, un Gangwon-do saram. Ce qui signifie l’habitant de Gangwon-do. Je n’ai donc aucun problème à me présenter en tant que talbukmin. C’est un fait, je viens du Nord. » Contrairement à elle, certains ont davantage de difficultés à assumer leur origine. Pour s’intégrer, à Hanawon, on leur conseillerait même d’oublier cette nationalité. Ahn So-young (nom d’emprunt), arrivée en Corée du Sud en 2012, ne se présente jamais en évoquant son origine. « C’est une sorte de honte. »

Vue à la jumelle de la frontière entre la Corée du Nord et la Corée du Sud.
Photo : Théa Jacquet (CC BY NC SA)

Derrière Coréetranger se cachent Emeline Colpaert, Justine Delpierre, Théa Jacquet et Marie Kneip. Toutes les quatre se sont lancées dans ce projet en septembre 2018 afin de percevoir les tenants et aboutissants de l’intégration des Nord-Coréens en Corée du Sud. Pour cela, elles se sont rendues au pays du matin calme durant 26 jours, ainsi qu’en Angleterre. Pour découvrir leur travail, vous pouvez télécharger le pdf de leur Mook. Sachez cependant que certaines parties de celui-ci ont été supprimées, dans le but de préserver l’anonymat de certains de leurs intervenants. La couverture a également subi quelques modifications. Des rectangles blancs ont été disposés sur le visage de celles et ceux qui ne souhaitaient pas être publiés sur Internet. 

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